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11 | 07
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Sylvain Malfroy

Résultats du concours international d’idées (février-juin 2007) pour un schéma directeur de développement du Crêt-du-Locle dans les Montagnes neuchâteloises

Les villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds, en étroite collaboration avec l’Etat de Neuchâtel, font preuve d’une belle constance dans la mise en pratique de l’adage selon lequel il faut penser globalement même lors d’actions susceptibles de paraître à première vue limitées à un impact local. Deux concours internationaux ont été lancés simultanément en février 2007. Le premier, inscrit par la Ville du Locle au programme EUROPAN 9, porte sur l’aménagement d’une aire d’urbanisation de 23 ha en relation avec la remise en service de la gare frontalière du Col-des-Roches (palmarès agendé pour janvier 2008) (1) . Le second, lancé sous les auspices des trois collectivités réunies, vise à recueillir des idées fortes pour structurer le développement en plein essor de l’espace intermédiaire de 4km qui actuellement sépare, mais virtuellement relie les villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds. Les résultats en ont été rendus publics en juin dernier (2). Ces deux concours portant sur des aires riveraines de la « route des microtechniques » entre Neuchâtel et Besançon ont en commun d’anticiper la formation à long terme d’une agglomération industrielle transfrontalière d’une vingtaine de kilomètres, incluant côté français les villes de Villers-le-Lac et de Morteau.

Un enchevêtrement complexe de facteurs politico-économiques favorise depuis une vingtaine d’années l’essor des régions urbaines transfrontalières. Beaucoup d’incitations proviennent de la politique d’intégration européenne. Dans le cas du Jura, une première communauté de travail voit le jour en 1985, rebaptisée en 2001 Conférence transjurassienne (CTJ) en conclusion d’une série de démarches diplomatiques particulièrement constructives. La CTJ concerte périodiquement divers programmes d’action portant sur l’aménagement du territoire, le développement des transports, la gestion environnementale, la promotion économique et touristique, la formation, l’emploi, la santé et la culture (3) . Par sa taille, elle est capable d’exercer un lobbying sur les gouvernements nationaux dont aucune des villes ou région membre, prise isolément, ne serait capable. Les Accords bilatéraux sur la liberté de circulation des personnes, entrés en vigueur en 2002, ont joué un rôle décisif pour le rapprochement des bassins d’emplois et la mobilité des frontaliers, non sans que persistent certaines dissymétries entre la Suisse et la France. Les différences de régimes fiscaux et de législation sur le travail ont pour effet paradoxal d’attirer en Suisse d’importants groupes industriels français actifs dans l’horlogerie haut de gamme et les microtechniques (Cartier, LVMH), et avec eux une abondante main d’oeuvre frontalière (10'000 véhicules/jour au Col-des-Roches, tendance à la hausse !) heureuse de bénéficier du double avantage de salaires plus élevés en Suisse et d’un coût de la vie plus avantageux en France. Divers réseaux de sous-traitance achèvent de solidariser cette agglomération transfrontalière, dont la taille avoisine les 60'000 habitants (4) .

Les données programmatiques qui résultent d’une telle conjoncture pour l’aménagement du pôle de développement du Crêt-du-Locle tiennent de la quadrature du cercle : d’une part il s’agit de mettre en forme un processus de croissance dont les ingrédients sont clairement urbains (infrastructures de transport rail/route/aviation d’affaires, parc scientifique et technologique et zone industrielle adjacente, immeubles de logement, équipements sportifs et de loisirs), d’autre part il faut préserver l’intégrité relative du cadre paysager et la proximité de la nature, sur lesquels repose l’essentiel de la qualité de vie locale et toute la promotion touristique menée à l’enseigne de Watch Valley, côté suisse, et du Pays horloger, côté français (5). D’un côté, il faut accueillir largement et avec un minimum de contraintes des établissements de production susceptibles de proliférer très rapidement, quitte à se volatiliser au moindre changement des conditions cadres, et en même temps il faut satisfaire avec des valeurs de stabilité du contexte territorial et de continuité des traditions ancestrales aux besoins d’image des marques de luxe. Bref, il s’agit de fabriquer de l’urbain, mais à basse densité, de donner corps et visibilité à une agglomération en devenir, mais sans faire germer de centralités nuisibles à la constellation existante, de promouvoir l’essor du high tech et de la mobilité individuelle mais sans porter atteinte au patrimoine historique, urbain et paysager (les villes de La Chaux-de-Fonds et du Locle sont candidates au patrimoine mondial de l’UNESCO )(6). Les organisateurs du concours ont préconisé le concept de « parc » pour fédérer tous ces défis contradictoires et c’est donc sur un tel « projet de parc » que les concurrents étaient invités à donner les preuves de leur créativité.

Le jury, présidé par Kurt Aellen, a examiné trente-quatre propositions et décerné sept prix. Le projet lauréat, recommandé aux maîtres de l’ouvrage pour approfondissement, est issu de la collaboration des bureaux Tanari Architectes et Urbanistes FAS-SIA, Thônex-Genève, et JL + CH Thibaud Zingg SA arch. EPFL-SIA-FAS, Yverdon-les-Bains. L’image directrice proposée par ce projet s’exprime avec le plus d’évidence dans ses représentations en coupe. La coupe transversale à l’axe de la vallée donne à comprendre la répartition du bâti de part et d’autre d’une large coulée verte, qui transpose spatialement à l’échelle du paysage le rôle joué par  le boulevard Léopold Robert à l’échelle urbaine de La Chaux-de-Fonds. À la différence de ce dernier, qui puise son unique effet dans une perspective ouverte à l’infini, ce large ruban végétal tire son attrait d’un enchaînement de séquences variées, tantôt dégagées (prairies, étangs, jardins familiaux) tantôt arborisées (parcs urbains boisés, zones humides buissonnantes). Le caractère public de ce parc est souligné par le chemin de fer, qui borde sa rive nord et assumera sous peu un rôle de tram rapide ou de RER, et par une série de constructions isolées préservées pour leur valeur patrimoniale ou leur potentiel à abriter des activités culturelles (ancienne ferme, musée rural, anciens abattoirs). La coupe longitudinale sur l’axe de la vallée met en évidence l’idée d’un plafonnement relativement homogène des constructions, inspiré des massifs à hauteur constante (quatre à cinq niveaux) édifiés au XIXe siècle tant au Locle qu’à La Chaux-de-Fonds. Des intervalles coordonnés avec la voirie secondaire et l’ancien parcellaire rural (lanières parallèles, larges et profondes, disposées perpendiculairement à l’axe de la pente) rythment le déroulement linéaire des constructions et neutralisent sa monotonie par des échappées vers les crêtes du relief ou des dégagements aux abords d’un édifice public (église et cimetière du Crêt-du-Locle, halte des transports publics) (7) . Le principe du damier, constitutif de la morphologie urbaine locloise et chauxdefonnière, n’est pas repris pour l’aménagement des voiries de desserte. Néanmoins, le principe d’une orientation préférentielle des volumes (parallèle à l’axe de la vallée, avec une orientation nord-sud des espaces intérieurs), d’un alignement et d’un espacement réglé des constructions est  conservé dans le but de préserver les vues dans l’axe de la vallée et la continuité des espaces libres. Malgré ses commentaires élogieux, le jury a reproché à ce projet de déterminer trop précisément l’emprise globale des implantations industrielles et les formes qu’elles devraient adopter, alors que ces éléments devraient être conçus, à ses yeux, de manière beaucoup plus évolutive.

Le projet classé au second rang est l’oeuvre de Véronique Favre, architecte EPFL, Genève. Ce projet se distingue du précédent par une approche plus conceptuelle et moins formellement mimétique de la morphogenèse des ensembles urbains du Jura neuchâtelois. De ceux-ci, l’architecte ne conserve que le principe de propagation linéaire faiblement hiérarchisée, qu’elle traduit métaphoriquement par la notion de « rhizome ». La représentation axonométrique du projet explicite la complémentarité de deux parties constitutives : un vaste espace vert d’un seul tenant, disposé en fuseau dans l’intervalle des voiries de transit est-ouest, est destiné à accueillir progressivement les équipements collectifs, les aménagements de loisirs et les éléments d’identification symbolique du site, tandis qu’une série de compartiments perpendiculaires, structurés par la végétation (haies, murs partiellement persistants du parcellaire rural ancien), se prêtent à accueillir les constructions les plus variées, au gré des besoins et suivant un petit nombre de règles (plafonds de densité) qui laissent la part belle à l’aléatoire. Séduit dans un premier temps par la clarté de ce concept, le jury a exprimé néanmoins de sérieuses réserves quant à la possibilité de le mettre à l’échelle effective du site et de le faire fonctionner avec les ressources programmatiques attendues.

Le troisième projet, et le dernier qu’il nous est possible de commenter ici, est le résultat d’un travail d’équipe mené par Paysagestion SA, Lausanne. Il s’agit d’une proposition qu’on pourrait qualifier de « minimale » dans la mesure où elle focalise toute son attention sur une unique question : quelles sont les lignes de force (la charpente, l’armature) de ce paysage à l’échelle de la vallée ? La réponse est étayée sur un relevé graphique minutieux des lisières, des haies, des murs, des terrassements, des voiries. Après décantation de cette foule d’observations, on voit s’imposer comme une évidence le contraste des textures qui singularisent chacun des versants de la vallée. L’« endroit », comme on se plait à dire dans les montagnes neuchâteloises, c’est-à-dire le versant ensoleillé ou adret, tire sa physionomie particulière d’un ordonnancement perpendiculaire à la pente, tandis que l'« envers », le versant situé à l’ombre ou ubac, laisse plutôt dominer les horizontales. Le grain des aménagements futurs, leur modularité, est ensuite prudemment approché par entrecroisement, en fond de vallée, des éléments de trame identifiés sur les versants. Le jury a salué la sensibilité de l’approche mais déploré une certaine « timidité du dessin », soit une trop grande retenue au niveau de l’articulation concrète des paramètres d’aménagement. Peut-être la « timidité » critiquée par le jury dans ce dernier projet n’est-elle rien d’autre que la prise en compte lucide de la dimension aléatoire des opérations qui serviront à concrétiser ce projet de paysage urbain sur le terrain. Personnellement, j’y lis une revendication de modestie ou mieux l’affirmation d’un repli stratégique : « concentrons les efforts sur ce qui exerce un maximum d’effet structurant, à la grande échelle et dans la longue durée, et laissons faire les processus de la ville ordinaire pour le reste ! »

Le destin particulier dans lequel les villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds se trouvent engagées, eu égard au processus de reconfiguration des régions économiques de notre pays dans le contexte européen, retiendra encore durablement l’attention des observateurs. L’originalité des enjeux soulevés par ce concours, à l’intersection de l’urbanisme et de l’architecture du paysage, rend d’emblée curieux des suites qui lui seront données.

1 Fiche de synthèse « Europan 9, Le Locle CH, Col-des-Roches », www.europan-europe.com/e9/fr/sites/le_locle.php
2  Les documents du concours et rapport du jury sont accessibles sur le site Internet du Réseau urbain neuchâtelois : www.lerun.ch/general.asp/2-0-9100-8103-906-1-0/ (les enjeux du concours sont remarquablement exposés dans le « Rapport des conseils communaux relatif à la mise en oeuvre d’un projet d’étude pour l’aménagement de la zone du Crêt-du-Locle (du 29 août 2005) aux conseils généraux du Locle et de La Chaux-de-Fonds ».
3 Communauté de travail du Jura, Schéma d’aménagement territorial [Actes du colloque d’Arc-et-Senans du 28.10.1999], Besançon/La Chaux-de-Fonds, mars 2000 ; Conférence transjurassienne, Programme de coopération transfrontalière de l’Arc jurassien 2004-2006, www.arcjurassien-ctj.org; les initiatives de coopération franco-suisse menées sous l’égide du programme européen Interreg sont présentées sur le site www.interreg3afch.org/
4  Alexandre Moine, « Genèse d’un espace horloger transfrontalier », Images de Franche-Comté no 28, décembre 2003, p. 10-13, http://thema.univ-fcomte.fr/ifc/; Bernard Reitel, Alexandre Moine, « Entre Rhin et Jura, des espaces transfrontaliers où émergent des dissymétries spatiales », Mappemonde no 77, 2005, p. 1-8, http://mappemonde.mgm.fr/num5/articles/art05101.html, Olivier Crevoisier, Alexandre Moine (éd.), Impact de l’accord bilatéral relatif à la libre circulation des personnes sur la région transfrontalière du canton de Neuchâtel et du département du Doubs, Universités de Neuchâtel et de Franche-Comté, juillet 2006, www.ne.ch/neat/site/jsp/rubrique/rubrique.jsp?StyleType=marron&CatId=6165
5  www.watchvalley.ch, www.pays-horloger.com
6  www.urbanismehorloger.ch
7  Sur l’origine du parcellaire rural des hautes vallées jurassiennes, on se référera à l’étude demeurée malheureusement confidentielle de Werner Kreisel,  Siedlungsgeographische  Untersuchungen zur Genese der Waldhufensiedlungen im Schweizer und französischen Jura, Wiesbaden 1972 [Aachener geographische Arbeiten 5].

Aus der Ausgabe 11-2007

 


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