« Mon béton est plus beau que la pierre » Jacques LucanA Genève, le long de la route des Acacias, la longue façade de la banque Pictet s’étire, dans le même alignement que le bâtiment de bureaux voisin, et d’une hauteur identique à celui-ci. Dans ce quartier excentré de Genève, et notamment le long de cette route des Acacias, l’horizon est plusieurs fois dégagé, les alignements n’étant pas toujours continus ; les bâtiments ou les ensembles sont de grandes dimensions, formant souvent des figures géométriques simples, mais affichant aussi leur hétérogénéité. Le quartier des Acacias n’est-il pas ainsi un morceau de ville typiquement contemporain, la « route » qui le traverse – et qui en a conservé le nom – étant plutôt maintenant devenu un boulevard ? La banque Pictet est une grande figure supplémentaire dans la « collection » de celles du quartier des Acacias. Elle forme un L aux branches épaisses et de largeur égale, une des branches suivant l’alignement de la route, l’autre s’étendant perpendiculairement à celle-ci jusqu’à une voie parallèle, la rue des Noirettes. Le long de cette branche, un passage public permet de redécouper le grand îlot dans lequel s’installe la banque, ce passage n’étant pas réellement une rue, bien qu’il en porte le nom, rue Eugène Pictet. Le passage permet aussi d’individualiser la banque : elle possède ainsi deux longues façades qui se plient à angle droit, mais sans que leur continuité soit interrompue. De fait, c’est depuis l’angle de route des Acacias et de la rue Eugène Pictet que peut être perçu le bâtiment dans son unité. En réalisant une grande figure en L, Andrea Bassi ne fait que donner une nouvelle illustration de ses préoccupations architecturales et urbaines. En effet, comme il l’avait déjà montré avec ses nombreuses maisons, et plus récemment avec le groupe scolaire des Ouches à Genève, les projets qu’il conçoit partent de figures géométriques simples et orthogonales, carré ou rectangle, desquelles sont soustraites des parties – toujours selon une même règle d’orthogonalité - pour donner une respiration au tout, c’est-à-dire pour produire des espaces qui sont intériorisés, mais qui ne sont pas clos et confinés (1). Ces figures sont donc unitaires ; jamais elles ne se fragmentent, et elles trouvent encore plus de pertinence lorsqu’elles s’inscrivent dans des situations urbaines faites d’entités hétérogènes, dans des « tissus » pour partie continus mais plus souvent discontinus.
Le long de la route des Acacias, le bâtiment de la banque Pictet ne recherche donc pas dans un splendide isolement. Au contraire, la figure du L permet de répondre à plusieurs exigences, puisqu'elle peut être lue comme une forme convexe ou comme une forme concave. Les façades sur la route et sur le passage transversal à l’îlot décrivent une situation convexe : nous sommes à l’extérieur du L. L’intérieur de l’angle du L, par contre, décrit une situation concave, grâce à laquelle un nouveau paysage intérieur à l’îlot est créé. En effet, le bâtiment de la banque « joue » avec les autres bâtiments environnants, avec ceux qui poursuivent le L et tendent à refermer l’îlot, tout comme avec celui qui est indépendant au milieu de l’îlot et qui a par là même trouvé un environnement à sa mesure. Car le bâtiment de la banque Pictet donne une nouvelle mesure à ce morceau de ville. Andrea Bassi apporte ainsi une réponse théorique à une situation urbaine typiquement contemporaine, instaurant une dialectique possible entre concavité et convexité, entre clôture et ouverture. En parlant ici de convexité et de concavité, on n’oubliera pas que Camillo Sitte, dans Der Städtebau (1889), avait fait de cette distinction une opposition entre deux pôles irréconciliables, l’un se rapportant à la ville traditionnelle faite d’espaces clos, l’autre se rapportant à l’aménagement urbain moderne. De cette opposition, Colin Rowe et Fred Koetter, avec Collage City (1978), en feront une manière de comprendre les phénomènes urbains du XXe siècle. Andrea Bassi propose comme une conciliation possible entre deux exigences souvent tenues pour opposées.
Le traitement de la façade est le corollaire des choix urbains dont il a été jusqu’ici question. Car l’unité de la figure du L appelle un traitement homogène : toutes les faces du bâtiment, « intérieures » ou « extérieures », sont définies par les mêmes éléments architecturaux. La façade est ordonnancée. Elle répète un motif de trumeaux et des linteaux-allèges, fabriquant ainsi une suite de travées identiques de quatre étages sur rez-de-chaussée le long de la route des Acacias et deux étages sur rez-de-chaussée partout ailleurs où le troisième et le quatrième étages sont en retrait. La dimension de ces trumeaux et linteaux, qui sont des pièces préfabriquées monolithes, est imposante : d’un trumeau à l’autre, sept mètres de distance. Bien sûr, la réalisation de ces pièces préfabriquées a nécessité un soin extrême pour que toutes soient homogènes, notamment du point de vue de la consistance du béton mis en œuvre, un béton d’une grande fluidité, et de ses agrégats – une Serpentinite verte -, donc du point de vue de l’aspect de la surface polie. La perfection de celle-ci a nécessité pas moins de quatre passages sur un banc de polissage, dont trois avec masticage des pores dus aux bulles d’air que le coulage sur table vibrante n’avait pu complètement éviter. Toutes les opérations se font en usine, avant que les pièces ne soient livrées sur le chantier après une série de tests de vérification de la qualité de leur fabrication. Le vide ou l’intervalle entre les trumeaux et les linteaux est occupé par un coffre ou caisson vitré de 6,60 mètres de longueur pour 2,30 mètres de hauteur. Il contient stores et rideaux, et – on l’imagine – tous les dispositifs techniques nécessaires au confort thermique. Ce coffre vitré peut-il être appelé une fenêtre ? Non, si on pense qu’une fenêtre doit s’ouvrir ou se fermer. Ici, ça n’est pas le cas, certainement pour des raisons regardant la sécurité d’un établissement de ce type. Le coffre est donc étanche. Il est d’une épaisseur telle qu’il fait penser à un mur de verre, un mur épais, pas à une paroi comme l’est un mur-rideau ou un simple pan vitré. Ce mur de verre est encastré dans le vide des intervalles fabriqués par les trumeaux et les linteaux, comme s’il se devait d’avoir la même épaisseur qu’eux. Le coffre acquiert ainsi comme une matérialité, une densité propre. D’autre part, son épaisseur ne produit pas une simple transparence. Au contraire, une épaisseur s’interpose entre intérieur et extérieur ; elle met à distance ce qui se passe à l’intérieur du bâtiment, discrétion qui sied particulièrement à un programme de banque d’affaires…
Le recours à un nombre très limité d’éléments répétitifs – un trumeau, un linteau et un coffre vitré – a pour conséquence une attitude nécessairement rigoureuse quant à leur emploi. Rapidement, après avoir été convaincu de la justesse des choix urbains d’ensemble, après voir été impressionné par la qualité de la mise en œuvre, celui qui visite la banque en vient irrémédiablement à regarder le bâtiment dans tous ses replis, et cela quasiment au sens propre du terme, c’est-à-dire dans toutes les situations qui ne sont pas la simple répétition des travées. Autrement dit, la rigueur dans l’emploi d’un nombre limité d’éléments incite à chercher à comprendre comment « fonctionne » cette belle machine architecturale, c’est-à-dire à comprendre comment la répétition négocie toutes les situations : changement de direction, définition d’ouvertures plus grandes pour les entrées à rez-de-chaussée, cas des étages supérieurs, etc. A l’angle de la route des Acacias et de la rue Eugène Pictet, il n’existe pas de trumeau ; cette absence indique que le trumeau n’est pas porteur ; elle produit un mouvement qui fait le bâtiment se plier et se poursuivre perpendiculairement à l’alignement de la route des Acacias, solution que l’on retrouve à l’autre extrémité, du côté de la rue des Noirettes. Dans d’autres situations d’angle saillant, comme aux étages supérieurs des parties en retrait par exemple, le choix a été par contre de plier le trumeau et de réaliser ainsi l’équivalent visuel d’un pilier d’angle. La réalisation de l’angle rentrant (intérieur au L) a nécessité la fabrication de pièces préfabriquées particulières de la hauteur du coffre, pièces plus larges que les trumeaux habituels, pièces qui dérogent à la règle générale. Cette dérogation montre ainsi combien la question de l’angle rentrant d’une ordonnance architecturale est difficile à traiter, problème qui a suscité l’ingéniosité sinon le génie des architectes depuis la Renaissance… La dérogation par rapport à la règle se reproduira encore à différentes occasions, par exemple pour le portique d’entrée à trois travées du côté de la route des Acacias, Andrea Bassi ayant recours à des piliers qui font toute la hauteur de l’étage.
Si je suis enclin à regarder aussi attentivement le bâtiment, c’est que lui-même m’y invite. Ce qui est en effet en jeu est la construction d’une forme intelligible et la définition des règles qui président à cette construction. En parlant de construction d’une forme, il ne s’agit pas de borner la compréhension du bâtiment à celle d’une hiérarchie entre ordonnance (les trumeaux et linteaux préfabriqués) et remplissage (les coffres vitrés), d’autant que l’ordonnance a seulement une valeur tectonique puisqu’elle ne « sert » pas à porter. Il s’agit de considérer que tous les éléments ont la même valeur pour la définition de l’unité de l’ensemble. Le signe évident que tous les éléments ont la même valeur ne nous est-il pas immédiatement donné par la planéité même des façades, par le fait que la surface vitrée des coffres est strictement sur le même le plan que la surface de béton poli des trumeaux et linteaux ? Une construction intelligible de la forme est une problématique à laquelle nous a habitué l’art concret. Le bâtiment de la banque Pictet, avec l’assemblage de ses pièces répétitives de béton poli m’évoque immanquablement Max Bill et ses sculptures en pavillon, comme celle en granit poli de la Bahnhofstrasse à Zurich. Pour finir, je remarquerai encore que la banque donne un extrême sentiment de solidité, par l’échelle et les dimensions des pièces préfabriquées, mais aussi par la matière même du béton. Andrea Bassi peut sans conteste faire sienne la phrase d’Auguste Perret : « Mon béton est plus beau que la pierre. » (1) A ce sujet, voir : Andrea Bassi. Figures, Quart Editions, Lucerne, 2004, avec un essai de Martin Steinmann, « Des parois et des surfaces ». Aus der Ausgabe 09-2007 |