Nouvelles du milieu rural Yves DreierEtable pour 30 vaches à Lignières (NE) de Localarchitecture, Manuel Bieler,
Antoine Robert-Grandpierre, Laurent Saurer
Etable pour 70 vaches à Pratteln (BL), Georg Schmid et Jonas Wuest
L'intérêt des architectes du courant moderne pour les bâtiments
industrielles est un fait avéré depuis longtemps. Souvent bâtie sans
architecte, ce genre d'architecture à l'instinct fonctionnel avait le mérite
de receler de procédés constructifs novateurs et d'affirmer des canons
esthétiques révolutionnaires synonymes de fraîcheur, de découverte et
d'inspiration.
A l'image des bâtiments industriels, les bâtiments agricoles n'étaient
jusqu'au milieu du 19e siècle pas considérés comme des ouvrages dignes
d'intérêt, car sans valeur architecturale et de représentation. De plus
l'emploi répété de solutions fonctionnelles éprouvées et la simplicité des
moyens mis en œuvre ne présentaient aux yeux des architectes d'alors aucun
attrait. Cependant vers 1900, dans une phase de recherche d'une identité
nationale, les qualités vernaculaires des bâtiments ruraux conduisirent à
une nouvelle idéologie dont ils seront les précurseurs.
Le regain d'intérêt actuel pour ce type d'ouvrage est lié au souci de
justesse et d'optimisation des procédés de construction, ainsi qu'au respect
de leur environnement immédiat.
De nos jours les caractéristiques vernaculaires de l'architecture rurale
doivent cependant s'accommoder, pour ne pas dire se soumettre, aux
nombreuses normes et règles en vigueur dans les domaines de l'hygiène et de
la manutention des animaux. De plus l'agriculture se cherche une raison
d'être systématiquement remise en question par le développement effréné des
procédés de mécanisation, la mise en place de labels de qualités
contraignants, l'ouverture des marchés récemment décidée par l'OMC et la
morts lentes des petits domaines agricoles qui restent impuissants face aux
prix de production des multinationales. Dans ce contexte, les subventions
allouées par l'Etat, qui couvraient en 2004 presque 2/3 des besoins de
l'agriculture suisse, sont devenues indispensables à la survie de
l'agriculture, mais réduisent fatalement l'agriculteur à un rôle de
"jardinier du paysage".
Architecture rurale
Les étables de Lignières et de Pratteln illustrent à merveille la façon de
traiter ces multiples contraintes qui réclament des solutions
architecturales ciblées, cohérentes et surtout peu gourmandes en moyens
financiers. Dans les deux cas, les moyens architecturaux sont investis
parcimonieusement et se bornent à contrôler la qualité d'un nombre restreint
de paramètres. Dans ce contexte, les qualités architecturales proviennent de
la précision de l'implantation dans le site, de l'intégration des carcans
fonctionnels et de l'optimisation des investissements qui auront un impact
sur l'aspect final du bâtiment. A cela s'ajoutent des questions de commodité
d'usage et d'accès qui nécessitent une organisation à plat et de plein pied.
Par les dimensions impressionnantes qui en découlent la gestion
topographique des alentours des étables est primordiale afin de ne pas nuire
au site par un remblai ou un déblai de grande envergure.
Au niveau constructif, les étables peuvent être considérées comme des abris
protégeant des intempéries sans créer de délimitation entre le climat
extérieur et intérieur. Les couches constructives sont limitées au strict
minimum, l'isolation fait défaut, tout au plus une feuille coupe-vent
protège des courants d'air. Cette insouciance vis-à-vis des considérations
énergétiques, mais aussi l'acceptation des matières dans leur état brut sont
pour l'architecture rurale un gage d'authenticité qui proscrit les détails
compliqués et le fard esthétique, tout en donnant une importance aux notions
de développement durable.
Conçues sur le modèle de stabulation libre, les deux étables autorisent la
libre circulation des vaches entre le dedans et le dehors par de larges
ouvertures. Régnant sur un territoire agricole gigantesque, elles trouvent
leur place en tant qu'extension au sein d'un groupe de bâtiments existants
auxquels elles se soumettent hiérarchiquement par leur gabarit et leur
matérialisation.
Une étable pour 30 vaches à Lignières
Durant la conception de l'étable au lieu-dit "Le Cerisier", située dans une
clairière sur les hauts de la commune de Lignières, Localarchitecture a
procédé à une analyse typologique minutieuse des bâtiments ruraux. Les
aboutissements de cette approche théorique sont perceptibles au travers de
rappels et de réinterprétations dans la matérialisation et la forme des
fermes traditionnelles.
L'étable reprend les caractéristiques de deux typologies d'implantation des
bâtiments agricoles. Les fermes "bien-tournées", disposées
perpendiculairement à la ligne de pente et ouvertes vers la vallée sont
historiquement plus précoces que celles dite "mal-tournées", parallèles aux
courbes du terrain, qui les supplantèrent progressivement avec la
mécanisation de l’agriculture du fait de leur plus grande flexibilité et de
leur potentiel d'extension. Le volume résultant de ce choix s'approprie les
qualités d'accès, d'orientation et de dégagement de ces deux types en les
synthétisant et les réactualisant. Trois façades pignons, deux parallèles au
terrain naturel et une perpendiculaire dirigée vers la vallée, ainsi qu'une
toiture hybride à trois pans propagent l'identité ambiguïté de la nouvelle
étable dans le paysage de champs, de pâturages et de forêts de la région
jurassienne.
La définition d'une relation de proximité avec le volume de la ferme
construite en 1852 et avec les courbes successives du paysage vallonné en
arrière-plan est affirmée par les arrêtes tranchantes et dépourvues
d'avant-toits. La création d'un espace extérieur à disposition du bétail, la
cour, marque le point de gravité du nouvel ensemble. Les quatre façades,
dans lesquelles le bois assure l'unité visuelle, réagissent ensuite de
manière individuelle aux sensibilités de chaque orientation. L’élaboration
de détails simples, malgré la complexité de la géométrie, et la déclinaison
de la tradition locale de la "ramée", un réseau de lames de bois plus ou
moins ajourées en façade, permettent, en alternance, une protection accrue
aux intempéries, une ouverture sur un panorama impressionnant, un accès aux
différentes travées de circulation et une ventilation naturelle continuelle.
Une étable pour 70 vaches à Pratteln
L'implantation de l'étable au lieu-dit "Schönenberg" à Pratteln s'inscrit
entre les restes d'un bunker militaire et la forme concave du flanc de la
colline. Le nouveau volume se soumet à la topographie interstitielle du lieu
par deux articulations et cherche une délimitation subtile de ces extrémités
par son environnement immédiat. La forme allongée du bâtiment, l'appui donné
par les deux coudes des articulations et le jaillissement soudain et
ambivalent vers la route de deux silos aux reflets argentés s'avère idéale
pour marquer l'entrée du site, prendre en charge l'étendue de la colline et
préciser la position dominante de la ferme existante construite en 1769.
Cette démarche est savamment renforcée par l'attention accordée à
l'intégration visuelle du bâtiment, muni d'un avant-toit saillant,
regroupant dans un volume les espaces réservés aux vaches, les deux silos
pour le stockage du fourrage, un lampion illuminé dévoué à la traite des
vaches, plusieurs enclos séparés pour les veaux et des dégagements pour le
parcage de véhicules agricoles. Dans ce même but de discrétion et au delà de
ses vertus de régulatrice thermique, la toiture végétalisée, comme
recouverte d'un camouflage naturel, laisse l'étable se confondre dans la
topographie et les tonalités verdoyantes des champs avoisinants. La
répartition sur trois faces des points de passage entre l'extérieur et
l'intérieur, accessibles par une route contournant le bâtiment dans sa
partie arrière laisse à la façade aval un dégagement libre sur la vallée.
L'étable, organisée sur un modèle traditionnel pourvu de deux travées de
circulation disposées entre trois rangées de box pour les vaches, présente
une vaste spatialité intérieure rehaussée par le bandeau de lumière zénithal
et la disposition en enfilade, légèrement biaisés, des trois corps de son
bâtiment. La forme du toit en shed, dont la subtile géométrie se referme
progressivement jusqu'à réunir les deux pans de la toiture sur les façades
pignons, réagit remarquablement aux contraintes de ventilation naturelle et
confère une forte unité à la spatialité intérieure.
La lumière naturelle est filtrée sur tout le pourtour du volume par un
enchevêtrement irrégulier de branches de noisetiers qui apportent une touche
poétique insoupçonnable dans les entrailles d'un bâtiment rural où les jeux
d'ombres et de lumières permanents font penser à une forêt clairsemée,
plantée de jeunes arbres. De l'extérieur ce filtre ajouré donne au volume
une impression flottante, immatérielle et floue réduisant sensiblement la
perception et la taille des contours de son impressionnante silhouette.
Ces deux réalisations en milieu rural et leurs approches sensibles du point
de vue typologique et d'intégration dans le paysage sont autant de valeurs
qui devraient susciter une réflexion de fond quant au manque de justesse des
solutions à moindre coût que proposent les catalogues de constructions
standardisées. La survie de l'agriculture, l'image idyllique qu'elle
véhicule et la réorientation de sa production aux normes du jour va de pair
avec les apports potentiels que la recherche architecturale peut lui fournir
dans la définition de notions telles que l’authenticité, la qualité et le
respect de son entourage naturel.
Aus der Ausgabe 07-2006 |