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07 | 06
Nouvelles du milieu rural
Yves Dreier

Etable pour 30 vaches à Lignières (NE) de Localarchitecture, Manuel Bieler, Antoine Robert-Grandpierre, Laurent Saurer

Etable pour 70 vaches à Pratteln (BL), Georg Schmid et Jonas Wuest

L'intérêt des architectes du courant moderne pour les bâtiments industrielles est un fait avéré depuis longtemps. Souvent bâtie sans architecte, ce genre d'architecture à l'instinct fonctionnel avait le mérite de receler de procédés constructifs novateurs et d'affirmer des canons esthétiques révolutionnaires synonymes de fraîcheur, de découverte et d'inspiration.
A l'image des bâtiments industriels, les bâtiments agricoles n'étaient jusqu'au milieu du 19e siècle pas considérés comme des ouvrages dignes d'intérêt, car sans valeur architecturale et de représentation. De plus l'emploi répété de solutions fonctionnelles éprouvées et la simplicité des moyens mis en œuvre ne présentaient aux yeux des architectes d'alors aucun attrait. Cependant vers 1900, dans une phase de recherche d'une identité nationale, les qualités vernaculaires des bâtiments ruraux conduisirent à une nouvelle idéologie dont ils seront les précurseurs.
Le regain d'intérêt actuel pour ce type d'ouvrage est lié au souci de justesse et d'optimisation des procédés de construction, ainsi qu'au respect de leur environnement immédiat.
De nos jours les caractéristiques vernaculaires de l'architecture rurale doivent cependant s'accommoder, pour ne pas dire se soumettre, aux nombreuses normes et règles en vigueur dans les domaines de l'hygiène et de la manutention des animaux. De plus l'agriculture se cherche une raison d'être systématiquement remise en question par le développement effréné des procédés de mécanisation, la mise en place de labels de qualités contraignants, l'ouverture des marchés récemment décidée par l'OMC et la morts lentes des petits domaines agricoles qui restent impuissants face aux prix de production des multinationales. Dans ce contexte, les subventions allouées par l'Etat, qui couvraient en 2004 presque 2/3 des besoins de l'agriculture suisse, sont devenues indispensables à la survie de l'agriculture, mais réduisent fatalement l'agriculteur à un rôle de "jardinier du paysage".

Architecture rurale

Les étables de Lignières et de Pratteln illustrent à merveille la façon de traiter ces multiples contraintes qui réclament des solutions architecturales ciblées, cohérentes et surtout peu gourmandes en moyens financiers. Dans les deux cas, les moyens architecturaux sont investis parcimonieusement et se bornent à contrôler la qualité d'un nombre restreint de paramètres. Dans ce contexte, les qualités architecturales proviennent de la précision de l'implantation dans le site, de l'intégration des carcans fonctionnels et de l'optimisation des investissements qui auront un impact sur l'aspect final du bâtiment. A cela s'ajoutent des questions de commodité d'usage et d'accès qui nécessitent une organisation à plat et de plein pied. Par les dimensions impressionnantes qui en découlent la gestion topographique des alentours des étables est primordiale afin de ne pas nuire au site par un remblai ou un déblai de grande envergure.
Au niveau constructif, les étables peuvent être considérées comme des abris protégeant des intempéries sans créer de délimitation entre le climat extérieur et intérieur. Les couches constructives sont limitées au strict minimum, l'isolation fait défaut, tout au plus une feuille coupe-vent protège des courants d'air. Cette insouciance vis-à-vis des considérations énergétiques, mais aussi l'acceptation des matières dans leur état brut sont pour l'architecture rurale un gage d'authenticité qui proscrit les détails compliqués et le fard esthétique, tout en donnant une importance aux notions de développement durable.
Conçues sur le modèle de stabulation libre, les deux étables autorisent la libre circulation des vaches entre le dedans et le dehors par de larges ouvertures. Régnant sur un territoire agricole gigantesque, elles trouvent leur place en tant qu'extension au sein d'un groupe de bâtiments existants auxquels elles se soumettent hiérarchiquement par leur gabarit et leur matérialisation.

Une étable pour 30 vaches à Lignières

Durant la conception de l'étable au lieu-dit "Le Cerisier", située dans une clairière sur les hauts de la commune de Lignières, Localarchitecture a procédé à une analyse typologique minutieuse des bâtiments ruraux. Les aboutissements de cette approche théorique sont perceptibles au travers de rappels et de réinterprétations dans la matérialisation et la forme des fermes traditionnelles.
L'étable reprend les caractéristiques de deux typologies d'implantation des bâtiments agricoles. Les fermes "bien-tournées", disposées perpendiculairement à la ligne de pente et ouvertes vers la vallée sont historiquement plus précoces que celles dite "mal-tournées", parallèles aux courbes du terrain, qui les supplantèrent progressivement avec la mécanisation de l’agriculture du fait de leur plus grande flexibilité et de leur potentiel d'extension. Le volume résultant de ce choix s'approprie les qualités d'accès, d'orientation et de dégagement de ces deux types en les synthétisant et les réactualisant. Trois façades pignons, deux parallèles au terrain naturel et une perpendiculaire dirigée vers la vallée, ainsi qu'une toiture hybride à trois pans propagent l'identité ambiguïté de la nouvelle étable dans le paysage de champs, de pâturages et de forêts de la région jurassienne.
La définition d'une relation de proximité avec le volume de la ferme construite en 1852 et avec les courbes successives du paysage vallonné en arrière-plan est affirmée par les arrêtes tranchantes et dépourvues d'avant-toits. La création d'un espace extérieur à disposition du bétail, la cour, marque le point de gravité du nouvel ensemble. Les quatre façades, dans lesquelles le bois assure l'unité visuelle, réagissent ensuite de manière individuelle aux sensibilités de chaque orientation. L’élaboration de détails simples, malgré la complexité de la géométrie, et la déclinaison de la tradition locale de la "ramée", un réseau de lames de bois plus ou moins ajourées en façade, permettent, en alternance, une protection accrue aux intempéries, une ouverture sur un panorama impressionnant, un accès aux différentes travées de circulation et une ventilation naturelle continuelle.

Une étable pour 70 vaches à Pratteln

L'implantation de l'étable au lieu-dit "Schönenberg" à Pratteln s'inscrit entre les restes d'un bunker militaire et la forme concave du flanc de la colline. Le nouveau volume se soumet à la topographie interstitielle du lieu par deux articulations et cherche une délimitation subtile de ces extrémités par son environnement immédiat. La forme allongée du bâtiment, l'appui donné par les deux coudes des articulations et le jaillissement soudain et ambivalent vers la route de deux silos aux reflets argentés s'avère idéale pour marquer l'entrée du site, prendre en charge l'étendue de la colline et préciser la position dominante de la ferme existante construite en 1769.
Cette démarche est savamment renforcée par l'attention accordée à l'intégration visuelle du bâtiment, muni d'un avant-toit saillant, regroupant dans un volume les espaces réservés aux vaches, les deux silos pour le stockage du fourrage, un lampion illuminé dévoué à la traite des vaches, plusieurs enclos séparés pour les veaux et des dégagements pour le parcage de véhicules agricoles. Dans ce même but de discrétion et au delà de ses vertus de régulatrice thermique, la toiture végétalisée, comme recouverte d'un camouflage naturel, laisse l'étable se confondre dans la topographie et les tonalités verdoyantes des champs avoisinants. La répartition sur trois faces des points de passage entre l'extérieur et l'intérieur, accessibles par une route contournant le bâtiment dans sa partie arrière laisse à la façade aval un dégagement libre sur la vallée.
L'étable, organisée sur un modèle traditionnel pourvu de deux travées de circulation disposées entre trois rangées de box pour les vaches, présente une vaste spatialité intérieure rehaussée par le bandeau de lumière zénithal et la disposition en enfilade, légèrement biaisés, des trois corps de son bâtiment. La forme du toit en shed, dont la subtile géométrie se referme progressivement jusqu'à réunir les deux pans de la toiture sur les façades pignons, réagit remarquablement aux contraintes de ventilation naturelle et confère une forte unité à la spatialité intérieure.
La lumière naturelle est filtrée sur tout le pourtour du volume par un enchevêtrement irrégulier de branches de noisetiers qui apportent une touche poétique insoupçonnable dans les entrailles d'un bâtiment rural où les jeux d'ombres et de lumières permanents font penser à une forêt clairsemée, plantée de jeunes arbres. De l'extérieur ce filtre ajouré donne au volume une impression flottante, immatérielle et floue réduisant sensiblement la perception et la taille des contours de son impressionnante silhouette.
Ces deux réalisations en milieu rural et leurs approches sensibles du point de vue typologique et d'intégration dans le paysage sont autant de valeurs qui devraient susciter une réflexion de fond quant au manque de justesse des solutions à moindre coût que proposent les catalogues de constructions standardisées. La survie de l'agriculture, l'image idyllique qu'elle véhicule et la réorientation de sa production aux normes du jour va de pair avec les apports potentiels que la recherche architecturale peut lui fournir dans la définition de notions telles que l’authenticité, la qualité et le respect de son entourage naturel.

Aus der Ausgabe 07-2006

 


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