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07 | 06
La topographie comme paysage
Céline Fuchs

Lavaux

La richesse et la beauté du paysage de Lavaux doivent beaucoup à l'homme qui a aménagé et mis en valeur le relief de ce territoire au profit de la viticulture. Défini et caractérisé par ses pentes, ses murs, ses terrasses et ses bourgs emblématiques, Lavaux est aujourd'hui candidat à l'inscription sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en tant que paysage culturel.

Lavaux constitue un paysage où l'œuvre de la nature et l'empreinte humaine sont en parfaite symbiose. Cette bande qui s'étend sur plusieurs kilomètres de long entre les agglomérations de Lausanne et de Vevey-Montreux n'est pas un vignoble en terrasses comme les autres: ici, l'homme a «exploité» la morphologie du lieu en accentuant le mouvement des terrasses naturelles et en façonnant le relief.
A Lavaux, la pente est favorable à la culture de la vigne, orientée vers le soleil, surplombant le lac Léman. La topographie a marqué de son empreinte non seulement ce territoire issu d'une nature maîtrisée, mais également l'architecture de ses bâtiments, les murs, les voies de communication, tous éléments rattachés à une économie viticole encore très vivante.

Morphologie structurale - quelques notions

Lavaux est avant tout un relief structural, dont les formes principales reflètent la structure géologique du substratum rocheux et en sont également dépendantes. Géologiquement lié au massif du Mont-Pèlerin, Lavaux est constitué de bandes rocheuses, appelées poudingues, d'épaisseurs variables descendant par des décrochements successifs vers le lac. L'alternance de bancs plus ou moins résistants à l'érosion a permis de créer un relief en marches d'escaliers caractéristique, sur lequel s'est développé le vignoble.
Dans la partie la plus escarpée de Lavaux, là où les bancs conglomératiques sont les plus élevés et les plus rapprochés, l'homme les a mis à profit pour l'étagement du vignoble. A certains endroits, ce sont les escarpements eux-mêmes qui jouent le rôle des murs séparant les vignes en terrasses. Ces bancs sont aussi présents à plus haute altitude, mis en valeur par les cordons forestiers ceinturant le Mont-Pèlerin. Les escarpements de conglomérats ont été défrichés; les têtes de bancs, peu utiles et même dangereuses pour l'élevage, sont, quant à elles, demeurées boisées.
La formation d'un relief structural nécessite qu'un ou des agents d'érosion modèlent, de manière différentielle, le relief. Ici, c'est principalement le glacier du Rhône qui a joué ce rôle érosif. Aujourd'hui, le modelé du paysage est le fruit de l'érosion mécanique opéré par le ruissellement des eaux, de l'érosion chimique survenant par dissolution du ciment des roches et des phénomènes de gel-dégel qui fracturent les roches. En raison de l'altération affectant les bancs de conglomérats, de nombreux bancs sont aujourd'hui consolidés artificiellement dans les vignes.

Les murs des terrasses

Les lignes des murs sont à la fois une figure et un fond. Une figure car ces murs représentent des lignes de force qui constituent, à elles seules, une grande partie du caractère construit du paysage; un fond car il s'agit d'une première assise pour une structure territoriale et urbanistique d'ensemble qui accueille d'autres lignes – les réseaux – et des points – les établissements humains – dont la partition se décline par rapport à la pente.
Ce paysage naturel en «poudingues», il a fallu d'abord le travailler, le façonner en le contenant par des murs. D'étage en étage, ces derniers descendent jusqu'au lac et permettent de maîtriser la déclivité, de réduire la pente parfois abrupte du terrain et, par conséquent, de freiner la vitesse d'écoulement des eaux de surface. La signification première de ces murs est de donner naissance au terrassement, de retenir la terre par la construction d'une structure appareillée et de pouvoir ainsi aménager des surfaces de terre cultivables.
Les murs et leurs innombrables escaliers sont la contribution de l'homme à la création et au maintien du paysage. Ces murs diminuent la pente en constituant des terrasses légèrement inclinées où le vigneron peut se tenir debout et travailler. Les pierres qui les constituent ont été trouvées, taillées, entassées et maçonnées sur place pour créer l'édifice. Construire un mur, c'était parfois aussi libérer la parcelle voisine des pierres qui l'encombraient, donc créer un nouvel espace où planter la vigne. Un travail de fourmis sans cesse recommencé jusqu'à ce que le coteau soit «en ordre». La construction des murs a notablement évolué depuis l'origine. Si l'on sait fort peu de choses sur les premières techniques, elles ne devaient toutefois pas différer de celles qui eurent cours du Moyen Age jusqu'au XIXe siècle.
L'observation de murs anciens révèle qu'il ne s'agissait pas de murs en pierres sèches, car cette méthode exige des matériaux de forme et de composition que l'on ne trouve pas sur place. Les maçonneries traditionnelles étaient réalisées en récupérant le maximum de matériaux locaux (souvent les résidus d'éboulement) liés par un mortier de chaux, technique connue depuis des temps immémoriaux et attestée sur place dès l'époque romaine.
Les grands chantiers entrepris au cours du XIXe siècle et surtout dès le début du XXe siècle représentent une mutation fondamentale des techniques de construction des terrasses et des infrastructures. Jusqu'à cette époque, les travaux étaient réalisés par les cultivateurs eux-mêmes ou par de petits artisans fidèles à la longue tradition des anciens bâtisseurs. Les interventions étaient limitées à l'évolution des besoins et à l'entretien (ou au remplacement) des murs existants. C'est au cours de cette longue période que le coteau de Lavaux trouva peu à peu sa physionomie «anthropisée», grâce à la ténacité de ses habitants qui, siècle après siècle, gagnaient des surfaces cultivables par l'aménagement de nouvelles terrasses.

Les terrasses

Très petites et très irrégulières à l'origine, voire inexistantes, les terrasses ont souvent été agrandies et réalignées au cours des siècles. La constitution de terrasses, soutenues et délimitées par des murs, s'est avérée indispensable dès le moment où des hommes courageux décidèrent de cultiver le coteau de Lavaux. Ces travaux considérables, qui s'étendent sur une quinzaine de kilomètres, forment, à certains endroits, jusqu'à 40 étages de terrasses successives.
Les pentes et les accidents de la morphologie du terrain naturel rendant l'agriculture impraticable, il a fallu constituer un plan de travail accessible et utilisable. Ces conditions ont nécessité une forte densité d'aménagements, qui s'est traduite par un grand nombre de parcelles de dimensions réduites (en majorité au-dessous de 1000 m2) et des volumes importants de maçonneries de soutien, de 200 m3/hectare dans les pentes légères, jusqu'à 1100 m3/hectare pour les fortes déclivités. Murs et murets forment un ensemble d'une longueur de 400 à 450 kilomètres, soutenant plus de 10 000 terrasses.

Les bourgs - exemples d'intégration

La pente est encore présente dans la structure des villages du vignoble de Lavaux. Les bourgs et les hameaux sont installés sur de légères ruptures de pente au cœur des vignes. Ainsi Savuit, Aran, Grandvaux, Riex, Epesses et Rivaz ponctuent les coteaux et participent à leur qualité paysagère. En direction de Vevey, Chexbres et Chardonne, situés à la charnière entre la vigne et la campagne, présentent des aspects autant paysans que vignerons.
Certains villages se complètent de groupes de maisons implantées à quelque distance, tels des hameaux-satellites. Il s'agit notamment de Lallex près de Grandvaux, de Chenaux sur Cully, des Crêts d'Epesses, de Sallaz et du Montellier près de Rivaz.
Si l'habitat dispersé caractérise la campagne des hauts de Lavaux, les maisons vigneronnes se serrent en villages afin de ne pas trop empiéter sur les coteaux propices au raisin. Ce tissu détermine un réseau de rues et de ruelles très étroites, souvent flanquées de murs et murets, difficilement accessibles aux voitures, parfois renforcées par un grand nombre de passages sous les maisons comme à Saint-Saphorin. Les bâtiments s'organisent souvent en îlots cachant ou non une cour intérieure. Ils sont en maçonnerie de pierres et de chaux. L'étroitesse des parcelles commande de superposer les locaux des maisons vigneronnes. Dans le soubassement, la cave et le pressoir s'intègrent partiellement dans la pente.
L'architecture vernaculaire très emblématique de la région côtoie un patrimoine monumental formé de riches demeures vigneronnes de l'époque classique. Dans le paysage de Lavaux, rien ne distingue les parchets qui appartiennent à de modestes vignerons, à des familles établies ou à des domaines prospères. L'architecture est, elle, plus généreuse en indices: accompagnées de quelques bâtiments plus amples (édifices publics, églises), les maisons étroites des vignerons se serrent en villages, alors que les cossus édifices des grands domaines s'en détachent et trônent parmi les ceps.

Paysage culturel

La région de Lavaux jouit d'une beauté originale qui doit beaucoup à son unité, à sa situation au bord du lac, et au dessin géométrique de ses vignes. La géologie particulière de Lavaux a été mise à profit par les constructeurs, les terrasses naturelles étant complétées par la construction de murs en maçonneries. On peut donc supposer que le «modèle» original d'aménagement de ce coteau abrupt résulte simplement d'une intelligente observation des lieux et de son interprétation pratique.
Ce territoire, dans son interaction entre la nature, le relief et le travail de l'homme, constitue un «paysage culturel» selon la définition du patrimoine mondial de l'UNESCO. La vigne a été le déclencheur de l'appropriation de cette pente si hostile, puis les hommes ont su s'intégrer et jouer avec le relief pour façonner ce vignoble aujourd'hui exceptionnel. De ce point de vue, Lavaux est un exemple exceptionnel de la capacité humaine de maîtriser la nature pour assurer sa survie et se constituer des conditions de vie aussi harmonieuses que possible.

Céline Fuchs, née en 1978, a étudié la géographie à l'Université de Lausanne. Travaillant depuis 2003 auprès du bureau d'architecture et d'urbanisme Vallotton et Chanard, Céline Fuchs a notamment piloté et coordonné le dossier de candidature de Lavaux au patrimoine mondial de l'UNESCO déposé en 2006.

Aus der Ausgabe 07-2006

 


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