La topographie comme paysage Céline FuchsLavaux
La richesse et la beauté du paysage de Lavaux doivent beaucoup à l'homme qui
a aménagé et mis en valeur le relief de ce territoire au profit de la
viticulture. Défini et caractérisé par ses pentes, ses murs, ses terrasses
et ses bourgs emblématiques, Lavaux est aujourd'hui candidat à l'inscription
sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en tant que paysage culturel.
Lavaux constitue un paysage où l'œuvre de la nature et l'empreinte humaine
sont en parfaite symbiose. Cette bande qui s'étend sur plusieurs kilomètres
de long entre les agglomérations de Lausanne et de Vevey-Montreux n'est pas
un vignoble en terrasses comme les autres: ici, l'homme a «exploité» la
morphologie du lieu en accentuant le mouvement des terrasses naturelles et
en façonnant le relief.
A Lavaux, la pente est favorable à la culture de la vigne, orientée vers le
soleil, surplombant le lac Léman. La topographie a marqué de son empreinte
non seulement ce territoire issu d'une nature maîtrisée, mais également
l'architecture de ses bâtiments, les murs, les voies de communication, tous
éléments rattachés à une économie viticole encore très vivante.
Morphologie structurale - quelques notions
Lavaux est avant tout un relief structural, dont les formes principales
reflètent la structure géologique du substratum rocheux et en sont également
dépendantes. Géologiquement lié au massif du Mont-Pèlerin, Lavaux est
constitué de bandes rocheuses, appelées poudingues, d'épaisseurs variables
descendant par des décrochements successifs vers le lac. L'alternance de
bancs plus ou moins résistants à l'érosion a permis de créer un relief en
marches d'escaliers caractéristique, sur lequel s'est développé le vignoble.
Dans la partie la plus escarpée de Lavaux, là où les bancs conglomératiques
sont les plus élevés et les plus rapprochés, l'homme les a mis à profit pour
l'étagement du vignoble. A certains endroits, ce sont les escarpements
eux-mêmes qui jouent le rôle des murs séparant les vignes en terrasses. Ces
bancs sont aussi présents à plus haute altitude, mis en valeur par les
cordons forestiers ceinturant le Mont-Pèlerin. Les escarpements de
conglomérats ont été défrichés; les têtes de bancs, peu utiles et même
dangereuses pour l'élevage, sont, quant à elles, demeurées boisées.
La formation d'un relief structural nécessite qu'un ou des agents d'érosion
modèlent, de manière différentielle, le relief. Ici, c'est principalement le
glacier du Rhône qui a joué ce rôle érosif. Aujourd'hui, le modelé du
paysage est le fruit de l'érosion mécanique opéré par le ruissellement des
eaux, de l'érosion chimique survenant par dissolution du ciment des roches
et des phénomènes de gel-dégel qui fracturent les roches. En raison de
l'altération affectant les bancs de conglomérats, de nombreux bancs sont
aujourd'hui consolidés artificiellement dans les vignes.
Les murs des terrasses
Les lignes des murs sont à la fois une figure et un fond. Une figure car ces
murs représentent des lignes de force qui constituent, à elles seules, une
grande partie du caractère construit du paysage; un fond car il s'agit d'une
première assise pour une structure territoriale et urbanistique d'ensemble
qui accueille d'autres lignes – les réseaux – et des points – les
établissements humains – dont la partition se décline par rapport à la
pente.
Ce paysage naturel en «poudingues», il a fallu d'abord le travailler, le
façonner en le contenant par des murs. D'étage en étage, ces derniers
descendent jusqu'au lac et permettent de maîtriser la déclivité, de réduire
la pente parfois abrupte du terrain et, par conséquent, de freiner la
vitesse d'écoulement des eaux de surface. La signification première de ces
murs est de donner naissance au terrassement, de retenir la terre par la
construction d'une structure appareillée et de pouvoir ainsi aménager des
surfaces de terre cultivables.
Les murs et leurs innombrables escaliers sont la contribution de l'homme à
la création et au maintien du paysage. Ces murs diminuent la pente en
constituant des terrasses légèrement inclinées où le vigneron peut se tenir
debout et travailler. Les pierres qui les constituent ont été trouvées,
taillées, entassées et maçonnées sur place pour créer l'édifice. Construire
un mur, c'était parfois aussi libérer la parcelle voisine des pierres qui
l'encombraient, donc créer un nouvel espace où planter la vigne. Un travail
de fourmis sans cesse recommencé jusqu'à ce que le coteau soit «en ordre».
La construction des murs a notablement évolué depuis l'origine. Si l'on sait
fort peu de choses sur les premières techniques, elles ne devaient toutefois
pas différer de celles qui eurent cours du Moyen Age jusqu'au XIXe siècle.
L'observation de murs anciens révèle qu'il ne s'agissait pas de murs en
pierres sèches, car cette méthode exige des matériaux de forme et de
composition que l'on ne trouve pas sur place. Les maçonneries
traditionnelles étaient réalisées en récupérant le maximum de matériaux
locaux (souvent les résidus d'éboulement) liés par un mortier de chaux,
technique connue depuis des temps immémoriaux et attestée sur place dès
l'époque romaine.
Les grands chantiers entrepris au cours du XIXe siècle et surtout dès le
début du XXe siècle représentent une mutation fondamentale des techniques de
construction des terrasses et des infrastructures. Jusqu'à cette époque, les
travaux étaient réalisés par les cultivateurs eux-mêmes ou par de petits
artisans fidèles à la longue tradition des anciens bâtisseurs. Les
interventions étaient limitées à l'évolution des besoins et à l'entretien
(ou au remplacement) des murs existants. C'est au cours de cette longue
période que le coteau de Lavaux trouva peu à peu sa physionomie
«anthropisée», grâce à la ténacité de ses habitants qui, siècle après
siècle, gagnaient des surfaces cultivables par l'aménagement de nouvelles
terrasses.
Les terrasses
Très petites et très irrégulières à l'origine, voire inexistantes, les
terrasses ont souvent été agrandies et réalignées au cours des siècles. La
constitution de terrasses, soutenues et délimitées par des murs, s'est
avérée indispensable dès le moment où des hommes courageux décidèrent de
cultiver le coteau de Lavaux. Ces travaux considérables, qui s'étendent sur
une quinzaine de kilomètres, forment, à certains endroits, jusqu'à 40 étages
de terrasses successives.
Les pentes et les accidents de la morphologie du terrain naturel rendant
l'agriculture impraticable, il a fallu constituer un plan de travail
accessible et utilisable. Ces conditions ont nécessité une forte densité
d'aménagements, qui s'est traduite par un grand nombre de parcelles de
dimensions réduites (en majorité au-dessous de 1000 m2) et des volumes
importants de maçonneries de soutien, de 200 m3/hectare dans les pentes
légères, jusqu'à 1100 m3/hectare pour les fortes déclivités. Murs et murets
forment un ensemble d'une longueur de 400 à 450 kilomètres, soutenant plus
de 10 000 terrasses.
Les bourgs - exemples d'intégration
La pente est encore présente dans la structure des villages du vignoble de
Lavaux. Les bourgs et les hameaux sont installés sur de légères ruptures de
pente au cœur des vignes. Ainsi Savuit, Aran, Grandvaux, Riex, Epesses et
Rivaz ponctuent les coteaux et participent à leur qualité paysagère. En
direction de Vevey, Chexbres et Chardonne, situés à la charnière entre la
vigne et la campagne, présentent des aspects autant paysans que vignerons.
Certains villages se complètent de groupes de maisons implantées à quelque
distance, tels des hameaux-satellites. Il s'agit notamment de Lallex près de
Grandvaux, de Chenaux sur Cully, des Crêts d'Epesses, de Sallaz et du
Montellier près de Rivaz.
Si l'habitat dispersé caractérise la campagne des hauts de Lavaux, les
maisons vigneronnes se serrent en villages afin de ne pas trop empiéter sur
les coteaux propices au raisin. Ce tissu détermine un réseau de rues et de
ruelles très étroites, souvent flanquées de murs et murets, difficilement
accessibles aux voitures, parfois renforcées par un grand nombre de passages
sous les maisons comme à Saint-Saphorin. Les bâtiments s'organisent souvent
en îlots cachant ou non une cour intérieure. Ils sont en maçonnerie de
pierres et de chaux. L'étroitesse des parcelles commande de superposer les
locaux des maisons vigneronnes. Dans le soubassement, la cave et le pressoir
s'intègrent partiellement dans la pente.
L'architecture vernaculaire très emblématique de la région côtoie un
patrimoine monumental formé de riches demeures vigneronnes de l'époque
classique. Dans le paysage de Lavaux, rien ne distingue les parchets qui
appartiennent à de modestes vignerons, à des familles établies ou à des
domaines prospères. L'architecture est, elle, plus généreuse en indices:
accompagnées de quelques bâtiments plus amples (édifices publics, églises),
les maisons étroites des vignerons se serrent en villages, alors que les
cossus édifices des grands domaines s'en détachent et trônent parmi les
ceps.
Paysage culturel
La région de Lavaux jouit d'une beauté originale qui doit beaucoup à son
unité, à sa situation au bord du lac, et au dessin géométrique de ses
vignes. La géologie particulière de Lavaux a été mise à profit par les
constructeurs, les terrasses naturelles étant complétées par la construction
de murs en maçonneries. On peut donc supposer que le «modèle» original
d'aménagement de ce coteau abrupt résulte simplement d'une intelligente
observation des lieux et de son interprétation pratique.
Ce territoire, dans son interaction entre la nature, le relief et le travail
de l'homme, constitue un «paysage culturel» selon la définition du
patrimoine mondial de l'UNESCO. La vigne a été le déclencheur de
l'appropriation de cette pente si hostile, puis les hommes ont su s'intégrer
et jouer avec le relief pour façonner ce vignoble aujourd'hui exceptionnel.
De ce point de vue, Lavaux est un exemple exceptionnel de la capacité
humaine de maîtriser la nature pour assurer sa survie et se constituer des
conditions de vie aussi harmonieuses que possible. Céline Fuchs, née en 1978, a étudié la géographie à l'Université de
Lausanne. Travaillant depuis 2003 auprès du bureau d'architecture et
d'urbanisme Vallotton et Chanard, Céline Fuchs a notamment piloté et
coordonné le dossier de candidature de Lavaux au patrimoine mondial de
l'UNESCO déposé en 2006. Aus der Ausgabe 07-2006 |