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| Le volume, la masse, la couleur Joseph Abram L'Hôpital psychiatrique d'Yverdon. Patrick Devanthéry et Inès Lamunière
L'hôpital psychiatrique d'Yverdon constitue, dans l'itinéraire de Patrick Devanthéry et Inès Lamunière, un véritable aboutissement. Qu'il s'agisse du rapport de l'édifice à sa construction, de la recomposition sémantique du matériau ou de la fonction heuristique des images dans le processus de conception, tous les axes de recherche parcourus depuis le début des années 1990 par l'agence genevoise semblent converger dans ce projet pour assurer la cohésion maximale de l'objet bâti. L'image - analogie formelle, convention symbolique ou souvenir d'une perception - s'insinue dans le corps du bâtiment pour renouveler sa présence dans l'espace. Elle joue un rôle productif dans la pratique de projet, canalisant les décisions, les agglomérant les unes aux autres, pour offrir à l'édifice sa structure spatiale, son mode de fabrication et la texture de son matériau. C'est le symbole de l'hôpital (la lettre "H" des panneaux de signalisation) que l'on retrouve ici dans le plan même du bâtiment. Ce sont aussi les grés roses de Pétra qui reviennent en mémoire lorsque le regard se perd dans la substance colorée des bétons, où se mélangent les rouges, les orangés, les rouilles, les sépias, les violacés, et bien d'autres couleurs encore. Lorsqu'on s'approche de cette masse flamboyante, c'est tout un paysage abstrait qui s'anime, fait de vagues, d'éclaboussures et de hérissements. Cet hôpital pose deux questions essentielles, celle de la masse et celle de la matière. Son espace est à la fois fluide et immobile.
Matière et énergie
Situé non loin du centre d'Yverdon, à proximité d'une ancienne usine dont le volume gris lui offre un point d'appui solide, l'hôpital psychiatrique apparaît, dès le premier abord, comme un monolithe généreux. Il se compose de deux ailes de quatre niveaux, reliées entre elles par un corps central plus bas. Ce plan en "H", qui s'étend sur une base carrée de soixante mètres de côté, détermine toute l'organisation du bâtiment. La grande cour, ouverte vers le sud, accueille l'entrée principale. La petite cour, située au nord, est réservée aux urgences. Après la cour d'entrée, l'espace se replie au-dedans, perpendiculairement (vers le haut et sur les côtés) en un volume interne, étroit et dense. Les architectes ont eu recours, pour cette "grande maison", à des solutions traditionnelles : "chaque espace est une pièce", "les fenêtres sont verticales". L'hôpital s'appréhende, dans la ville, comme un bloc. On ne le découvre pas de manière frontale, mais par les angles. Ce volume, paradoxalement calme et mouvementé, absorbe, dans la surface lisse de ses bétons, les fenêtres, leurs vitrages et leurs cadres dorés. Les strates colorées renforcent, par leur aspect géologique, l'effet monolithique du bâtiment, redoublant ainsi, par une affinité profonde, l'analogie visuelle avec le site archéologique de Pétra. Cette affinité suggère le modèle surréel d'une architecture non-fragmentée. À Pétra, la façade des monuments fait corps avec la masse. Sculptée dans le roc, elle constitue le décor externe d'un espace interne créé par excavation. Elle procède par soustraction (évidemment/ prélèvement) et non par addition (empilement/ liaisonnement) comme le ferait une construction ordinaire. Elle appose sur la paroi rocheuse le discours de l'édification là où, précisément, il ne peut y avoir édification. L'architecture se laisse lire comme un pur objet de langage. Et cela est d'autant plus vrai à Pétra, que le vocabulaire architectural est classique, et qu'il nous donne à voir, à travers le code sophistiqué de ses colonnes et de ses frontons, une représentation efficace, mais illusoire, de la construction (cf. le Trésor, le Monastère). Une architecture monobloc, qui mettrait en oeuvre les mêmes ressources techniques (excavation/ sculpture), mais qui échapperait à la sphère culturelle du classicisme, (comme, par exemple, en Inde, le temple de Kailassa à Ellora), ne produirait pas les mêmes significations. La syntaxe architecturale de Pétra, parce qu'elle donne forme à l'informe, tout en se détachant des réalités constructives, nous confronte à la puissance d'une machine tectonique. Et peu importe si cette machine suggère les actes d’une édification qui n'a pas eu lieu. Elle nous révèle l'arbitrarité architecturale des langages, et c'est peut-être cet effet objectif de délégitimation, qui explique, a contrario, l'intérêt contemporain pour le "monolithe". Dans une conjoncture marquée par la déconstruction des codes et par la recherche de nouvelles rationalités, le monolithe renvoie la discipline à ses propres fondements.
Il peut paraître incongru de parler de monolithe à propos d'un hôpital, programme qui nécessite de nombreux percements. En général, on emploie ce terme pour qualifier des bâtiments qui développent des parois continues, plutôt opaques (comme l'église Sainte-Bernadette de Parent et Virilio à Nevers). (1) À Yverdon, la référence au monolithe est non-figurative. Le bâtiment ne ressemble ni à un blockhaus, ni à un rocher. La notion implique ici les rapports complexe du volume, de la masse et de la matière dans une configuration inédite. Ce sont les strates de béton coloré qui assurent, à travers leur continuité volumique, la cohésion tectonique de l'édifice. Le volume idéel se remplit d'une masse flamboyante, qui irradie la matière et la transforme en énergie. Le traitement géologique du matériau renforce, à travers la gestion de la gravité (la superposition des couches), la solidité visuelle de l'ensemble. Pas de mouvements figurés, pas de gestes, mais une violence retenue dans la substance du bâtiment. On ne peut s'empêcher de penser ici, devant ce reflux du mouvement vers l'intériorité, aux spéculations de la danseuse Deborah Hay qui, lors d'une performance réalisée en 1976 à New York, tentait "d'entrer en contact avec le mouvement de chaque cellule de son corps". (2) Au mouvement développé dans l’espace, la danseuse voulait substituer une infinité de mouvements internes à la masse tissulaire. À Yverdon, l'objectivité de la forme de l'hôpital (la lettre "H") et le caractère lisse de son volume contribuent à retenir en son sein un puissant flot d’énergie qui, sans cette sérénité apparente, déborderait du cadre pour envahir l'espace public. Comme le notent Patrick Devanthéry et Inès Lamunière, l'hôpital produit un trouble, une sensation fugitive de dérèglement, qui n’est pas sans rapport avec les réalités humaines qu’il abrite. Le thème du monolithe, qui implique conjointement la tectonique et la spatialité, revêt ici un caractère inéluctable. Il participe d'une nécessité qui s'enracine dans le programme et qui dynamise les rapports volume/ matière pour enrichir le champ de la perception.
1) Cf. Paul Virilio, "Bunker archéologie", Architecture principe n° 7, septembre/octobre 1966. Translation: L'Hôpital psychiatrique d'Yverdon. Patrick Devanthéry et Inès Lamunière Aus der Ausgabe 01-2005 |

