Animal minimal Anne Wermeille MendonçaLe pavillon d’été de la Serpentine Gallery, Londres 2005, des architectes Álvaro Siza et Eduardo Souto de Moura
“Il arrive que les villes qui invitent des architectes étrangers, attendent d’eux le contraire de ce qui s’y fait (…)“ 1.
À Londres, l’arrivée de l’été marque un événement qui est déjà une tradition : le pavillon de la galerie londonienne Serpentine.
Située dans le parc de Kensington, au cœur de la capitale, la galerie occupe un édifice néo-classique, lui-même conçu à l’origine comme pavillon de thé. Chaque année, une structure temporaire installée sur la pelouse fonctionne comme café durant la journée et comme forum le soir, étendant le rôle de divulgateur d’art contemporain de la galerie à l’architecture contemporaine.
On rappellera qu’il est de règle que les architectes invités, de renommée internationale, n’aient pas encore construit sur sol britannique. La première édition, qui coïncida avec le nouveau siècle, a donné l’occasion à Zaha Hadid de construire, paradoxalement, dans le pays qui est sa seconde patrie. Ont suivi en 2001 Daniel Libeskind, Toyo Ito en 2002 et le brésilien Oscar Niemeyer en 2003. Incident de parcours en 2004, puisque le projet de l’atelier MVRDV, qui prévoit d’engloutir l’édifice de la galerie Serpentine sous une montagne artificielle couverte d’herbe, n’a pas encore pu être réalisé, vu sa complexité.
Pour cette cinquième édition, c’est ainsi une double d’architectes portugais qui est à l’honneur. Architecture immédiate, ludique, où les fortes contraintes d’un processus normal de projet d’architecture se résument dans ce cas à un budget à ne pas dépasser et un temps réduit de conception et construction.
Il en résulte une grande liberté qui transparaît dans cet ouvrage singulier.
Est-ce pour être un projet à quatre mains qu’il proportionne ce résultat au premier abord formellement éloigné de l’œuvre de A. Siza et de celle de E. Souto Moura ?
Allier vernaculaire et érudit
Les références du projet sont un assemblage de sensations du moment, qui se recoupent et tissent des liens.
Il y a d’un côté les références intellectuelles ; ainsi, les architectes évoquent les structures en bois orientales et la culture anglaise des pavillons de jardin, la sculpture de Louise Bourgeois (on se souvient de la pièce intitulée “Maman“ exposée dans l’atrium de la Tate Modern lors de l’ouverture, grand animal au sein duquel on pouvait se réfugier) ou encore la peinture de H. Vieira da Silva 2, dans laquelle lignes géométriques et couleurs créent d’infinis réseaux, inspiration pour la “texture dense du bâtiment“ 3.
Puis il y a les références du site ; le pavillon existant, les haies, le chemin qui traverse la pelouse, les arbres. Autant de préexistences qui vont infléchir le projet, “l’idée centrale étant d’éviter un pavillon isolé, un objet autonome, et garantir plutôt que, par une architecture totalement différente, le nouvel édifice établisse un dialogue avec la maison néo-classique“. 4
La structure, développée en collaboration avec l’ingénieur Cécil Balmond 5, est entièrement faite de panneaux en bois lamellé-collé, formant un quadrillage. Les pièces, qui semblent toutes pareilles, sont pourtant toutes différentes, rigoureusement calculées et découpées, avec l’assistance de l’ordinateur, selon ces données. Elles s’emboîtent selon une logique simple d’assemblage à tenons et à mortaises, fixées par une vis. Le montage s’est fait à partir d’un angle, les pièces s’emboîtant alternativement dans un sens et dans l’autre, pour terminer à l’autre extrémité, la jonction de toutes les pièces assurant sa stabilité.
Le système de base est simple, presqu’un jeu d’enfant semble-t-il. Puis les divers “accidents“ du site viennent déformer les lignes structurelles. Sa construction n’est alors possible que grâce à des techniques de calculs complexes. Dans une ville où l’image “high-tech“ occupe une place prépondérante, cet alliage d’un concept très clair, mais où les technologies de pointe sont la condition “sine qua non“ pour sa réalisation en fait une leçon de simplicité plutôt qu’un exercice de style.
Une couverture en polycarbonate translucide, qui commence à 1,30m du sol, permet à la lumière d’entrer tout en préservant la lecture de la structure, conférant à l’ensemble une grande légèreté. Le soleil, filtré, peut pénétrer et la pluie tambouriner sur les plaques. Debout, on est pris par le pavillon, assis, la vision peut à nouveau se perdre dans le parc.
Chaque carré de polycarbonate est lui aussi découpé sur mesure. Au centre de chacun d’eux se trouve un cylindre, fait du même matériel, qui permet la ventilation et qui abrite, dans les unités de la couverture, un système d’illumination autonome. Celui-ci est composé de capteurs solaires et d’une batterie, qui, associés à un senseur, vont permettre d’illuminer le pavillon pendant les courtes nuits d’été. Les lampions s’allument les unes après les autres, animant la couverture du pavillon de points lumineux et diffusant un halo de clarté à l’intérieur.
“ le chat ne dort pas car il bouge. Nous l’avons vu dans la nuit avec les ombres et il bouge.“ 6
La comparaison avec les animaux est souvent utilisée par les architectes, Souto de Moura décrivant les bâtiments de A. Siza comme des chats endormis. La presse londonienne a largement repris les propos décrivant le pavillon “comme un animal prêt à bondir, le dos bondé et peau tendue “ 7. Cette terminologie zoomorphe s’applique parfaitement au bâtiment, rendant compte du mouvement, de l’énergie contenue, de l’élégance des solutions formelles.
A la simplicité de la première approche s’impose une complexité que le visiteur va découvrir à chaque détail: les montants biaisés pour suivre la courbature, la liaison au sol différente pour les deux montants qui s’appuient sur le chemin, la résolution des angles ou encore le traitement spécifique de chaque entrée.
Le pavillon est monté pour trois mois, puis sera démonté et remonté ailleurs (il a déjà été acheté et restera, semble-t-il, au Royaume-Uni). Ceci pose une question particulièrement pertinente dans ce projet, contextualiste s’il en est, même si le terme déplaît à A. Siza. Est-ce que le bâtiment perd son caractère lorsque transféré dans un autre lieu ?
Une réponse peut être esquissée dans les propos de Antony Gormley 8. Jorge Molder 9 lui demande “en quelle mesure une œuvre d’art doit exister uniquement pour être dans l’endroit pour laquelle elle a été conçue ou si elle peut découvrir d’autres paysages, d’autres sens (...)“. L’artiste répond que, “bien qu’étant nées et ayant été dans un lieu, elles peuvent voyager, si cette relation est fructueuse et forte“. Si l’œuvre et le site interagissent, ils gagnent alors une nouvelle dimension.
Il sera intéressant de suivre le parcours de ce pavillon.
Le pavillon est ouvert tous les jours de 10h à 18h, vendredi de 10h à 20h, du 2 juillet au 2 octobre. Entrée libre. http://www.serpentinegallery.org/ 1. Des Mots de rien du tout / Palavras sem importância, Álvaro Siza. Textes réunis et traduits par Dominique Machabert. Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2002 (p.35)
2. Maria Helena Vieira da Silva, 1908-1992, artiste-peintre portugaise qui vécu et travailla en France notamment.
3. Alvaro Siza, lors de la conférence de presse, propos rapportés par le journal « Público » dans son édition du 2 juillet 2005
4. Alvaro Siza, texte d’introduction au projet, publié dans le catalogue de l’exposition Álvaro Siza, Expor On Display, Museu de Serralves, 2005
5. Cécil Balmond est “Deputy Chairman” de Arup. Il a déjà travaillé en collaboration avec Siza / Souto de Moura sur plusieurs projets, notamment le Pavillon de Portugal de l’Expo ’98.
6. E. Souto de Moura, interview avec Ellis Woodman parue dans “Building Design“ édition du 1er juillet 2005
7. A.Siza, lors de la conférence de presse, propos rapportés par le journal « Times » dans son édition du 28 juin 2005
Sculpteur anglais, travaillant à Londres, auteur entre autres de “Angel of the North”
9. Jorge Molder, artiste-photographe portugais, en discussion avec Antony Gormley dans le catalogue de l’exposition Mass and Empathy, Antony Gormley, Fondation Calouste Gulbenkian, 2004 (p.45) Aus der Ausgabe 09-2005 |