Jean Tschumi-Architecture échelle grandeur Philippe MeierETH Zurich, Gottfried-Semper-Halle du 10 décembre 2008 au 22 janvier 2009
Le temps d’une exposition est limité dans le temps, comme l’a justement fait remarqué Jacques Gubler, commissaire de l’exposition “Jean Tschumi-architecture échelle grandeur”, lors de sa conférence inaugurale à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Pour ceux qui la parcourent, l’instant d’un partage culturel, et l’espoir d’entretenir un fragile et indispensable continuum avec un illustre prédécesseur. Dans cet espace Archizoom, un moment d’une rare concision a donc lieu, avec un bel accrochage, tout en sobriété, qui fournit l’occasion de remettre sur le devant de la scène architecturale, un de ses acteurs qui l’a quittée trop tôt, trop jeune, à l’âge de cinquante sept ans, il y a presque un demi siècle.
Gilles de Bure, dans la récente monographie qu’il consacre à son fils Bernard, nous rappelle que “Jean Tschumi édifie une série de merveilles architecturales qui sont, quoique beaucoup trop méconnues, de véritables chefs d’oeuvre des années 50”.(1) Pour les jeunes générations d’architectes, Jean Tschumi n’est connu qu’à travers ses oeuvres les plus en vue: à Vevey, l’immeuble Nestlé, à Lausanne, le siège de la Mutuelle Vaudoise et l’aula de l’EPFL, et à Genève, le siège de l’Organisation Mondiale de la Santé (WHO). Mais la personne même de cet architecte, son parcours et son apport à la création architecturale, contiennent trop d’expériences pouvant être léguées, pour être dissimulées par la partie visible de son oeuvre, et pour être passées sous silence. C’est le juste dessein de cette exposition que de les mettre en lumière.
Né en 1904 à Genève, le futur architecte grandit dans la banlieue ouest de Lausanne, ville dans laquelle il débutera un apprentissage de dessinateur, suivi d’une formation complète au Technicum de Bienne. A l’aube des années vingt, il se rend à Paris pour être admis à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, dans l’atelier d’Emmanuel Pontremoli. A la fin de son cursus académique, il poursuivra sa formation dans plusieurs agences de décorateurs, d’ensembliers, où il acquerra la maîtrise de l’objet, “l’immédiateté de la chose construite” (2) et la nécessaire raison d’être du détail architectural. Sa rencontre avec le sculpteur Edmond-Marcel Sandoz, lui ouvrira les portes des ses premières commandes en France pour les laboratoires homonymes. Ce n’est qu’en 1944 qu’il installe définitivement son agence à Lausanne, une année après avoir accepté la direction de la toute nouvelle Ecole d’architecture et d’urbanisme de l’Université de Lausanne, future EPUL. En moins de vingt ans, Jean Tschumi va concevoir et réaliser quelques uns des bâtiments les plus remarquables jamais construits dans la région lémanique au siècle passé.
Quand en 1997, Bernard Tschumi lègue une grande partie du fond de son père (3)aux Archives de la construction moderne, il est conscient que la tâche du futur administrateur des archives sera ardue: 4’400 dessins autographiés, et des milliers de dessins d’agence, ces derniers étant souvent d’une qualité égale à ceux du “patron”. Viennent s’ajouter des documents administratifs ou financiers qui éclairent d’une manière différente la magistrale et courte carrière de cet architecte. Le travail de catalogage a nécessité deux ans à Jacques Gubler et Guy Nicollier, entre 1998 et 1999. C’est donc seulement une décennie plus tard que cette exposition, et son catalogue, voit enfin le jour.(4)
Cette présentation au public est aussi l’occasion de s’interroger quant à sa forme muséographique. En effet, la surface de l’espace Archizoom n’étant pas de taille suffisante pour mettre en évidence la quantité de documents originaux dont disposent les Archives de la construction moderne, et c’est bien le seul regret que l’on peut avoir en quittant Ecublens, les initiateurs de l’événement ont dû se limiter. Conçue sur un modèle classique, avec chaque thème placé dans une suite logique, mais sans un parcours réglé, l’exposition tend à démontrer un contenu en le montrant simplement. De fait chaque élément choisi (dessin, photo, prototype) doit avoir la capacité de renvoyer au tout (l’oeuvre) et inversement. Et c'est bien la difficulté soulevée par les expositions d'architecture en général: comment faire comprendre au visiteur l'intérêt de la chose exposée en se passant au maximum d'explications élitaires s'adressant à un happy few de l'architecture.
Le parti pris de Jacques Gubler est de ne donner à voir que des éléments originaux et authentifiés, y compris les photographies et les films. Les documents y sont présentés dans leur format original, sans emphase, dans un accrochage murale et sur des tables spécialement dessinées pour l’occasion.(5) L’exposition se décompose en plusieurs grandes parties, que l’on retrouve de manière explicitée dans le très élégant catalogue,(6) et dont on retiendra en particulier les thèmes suivants:
Atelier Pontremoli. Au travers de quelques planches de son passage à l’Ecole des Beaux Arts de Paris, on y découvre, entre autres dessins, la perspective d’un immeuble de commerce sur un boulevard parisien (note pour Werk: figure 18 du catalogue p. 26), qui préfigure une attitude de son auteur qui s’appuiera “sur un élancement des espaces souvent horizontal, cher aux années cinquante”.(7)
Timbres postes et échelle grandeur. Ce chapitre de la trajectoire de Jean Tschumi montre aux visiteurs sa capacité à se confronter à la matière échelle un à un, acquise dans les différentes agences qu’il fréquente au sortir de ses études, à travers des traitements d’espaces intérieurs. Cette expérience presque “tactile” associée à son penchant naturel pour des petits croquis conceptuels donne le titre à cette tranche d’exposition. Au delà de cette figure rhétorique, c’est toute une manière de concevoir l’architecture qui y est résumée. Ce mode de projétation reste aujourd’hui exemplaire didactiquement.Corporate architecture. C’est l’image de l’entreprise qui est ici en jeu, quand, “dans le flux du marketing, la personnification de la marque de fabrique se traduit par l’affichage graphique du logo”.(8) Tschumi, et ses mandants, ouvre une voie à ce qui fait l’actualité du star system architectural actuel, où le pouvoir économique et décisionnel a compris l’intérêt de faire appel aux plus grands architectes. Un parallèle, en forme de clin d’oeil, peut être établi entre le logo historique de la firme veveysanne, un nid d’oiseau, et la récente réalisation pékinoise de Herzog & de Meuron. Dans ce dernier cas, la récupération de la corporate architecture du “nid d’oiseau” dépasse tout ce qui a été fait dans ce domaine, pour atteindre le rang d’icône d’identité nationale. (9)
Variantes. Ou comment au sein de l’agence, le patron Tschumi fait éclore la créativité en faisant faire de multiples variantes de projets à ses collaborateurs, pour au final en choisir la meilleure. Un mode opératoire qui est peut être issu du monde académique, mais appliqué dans le bureau.
Enseignement à l’EPUL. Enfin deux tables sont consacrées à l’activité d’enseignant du fondateur de l’Ecole Polytechnique Universitaire de Lausanne (EPUL). A travers des dessins d’anciens étudiants, on réalise que Jean Tschumi a formé une génération d’architectes aujourd’hui reconnus.
Pour conclure, on ne peut que se rallier aux propos introductifs d’Inès Lamunière qui a justement redit que l’oeuvre de Jean Tschumi “porte en elle [..] une nonchalante élégance, une inscription sans faute dans le paysage, une construction impeccable, une étonnante luminosité”.(10) Présent pour l’occasion, Bernard Tschumi a quant à lui terminé son intervention en souhaitant que le meilleur hommage à rendre au travail de son père serait que les auditeurs présents aillent (re)voir les bâtiments, pour la plupart en excellent état de conservation. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à cette exposition : qu’elle réveille en nous l’envie de (re)découvrir les pilotis de l’immeuble Nestlé face aux reflets du Léman ou l’incroyable vibration des brise-soleil du siège de l’Organisation Mondiale de la Santé face au Mont-Blanc.
1) Gille de Bure, Bernard Tschumi, édition Norma, Paris, 2008, p. 79. 2) Bernard Tschumi, Conférence inaugurale de l’exposition “Jean Tschumi-architecture échelle grandeur, EPFL, Lausanne, le 18 septembre 2008. 3) La soeur de Bernard Tschumi y dépose le reste en automne 2007. 4) En 1996, la revue Faces consacrait un numéro monographique d’une remarquable densité, qui restait à ce jour le seul document monographique complet sur l’oeuvre de Jean Tschumi.Faces, n° 39, automne 1996. 5) Dans le cadre de cette événement lausannois, les étudiants de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne ont été invités à dessiner un projet de table pour y exposer les dessins ou photographies. Un projet a été retenu pour l’espace Archizoom. 6) Jacques Gubler, “Jean Tschumi - Architecture échelle grandeur”, éd. Presses polytechniques universitaires romandes (Collection “Les Archives de la construction moderne”), Lausanne, 2008. 7) Inès Lamunière, Patrick Devanthéry, “Revisiter les oeuvres de Jean Tschumi”, in Faces, n° 39, automne 1996, p. 6. 8) Jacques Gubler, “Jean Tschumi - Architecture échelle grandeur”, op. cit., p. 47. 9) Le stade de Pékin est par exemple présent sur les récents billets de banque chinois. 10) Inès Lamunière, Introduction à l’exposition “Jean Tschumi-architecture échelle grandeur, EPFL, Lausanne, le 18 septembre 2008. D’après une texte de Inès Lamunière, Patrick Devanthéry, “Revisiter les oeuvres de Jean Tschumi”, op. cit., p. 6.
Aus der Ausgabe 12-2008 |