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05 | 08
Effets, reflets…
Bruno Marchand

Notes à propos du bâtiment des Services Industriels de Nyon réalisé par Galletti & Matter

Souvent les aléas de l’historique d’un projet ont une influence déterminante sur sa teneur finale. Le cas du bâtiment des Services Industriels de Nyon en est un bon exemple : planifié depuis près de vingt ans, il a fait l’objet de plusieurs projets, d’un concours en 2000 le prévoyant dans une parcelle située au centre-ville, avant d’être finalement édifié dans une zone industrielle située au nord-ouest du territoire nyonnais.

Galletti & Matter, lauréats du concours, ont favorablement accueilli le choix de cette nouvelle implantation, malgré les questions que n’ont pas manqué de soulever une telle décision et les conséquences qu’elle a entraînées. En effet, comment peut-on, dans un tel contexte, conférer un caractère représentatif à un bâtiment public ? Doit-on clairement se démarquer de l’architecture hétérogène des zones périphériques constituées de la juxtaposition, sans logique apparente, de hangars, de halles utilitaires et de sièges administratifs (souvent d’une vive exubérance), avec leurs enseignes et leurs néons ? Ou, au contraire, doit-on cantonner cette question de la représentativité dans une interprétation « autre » de ce même contexte ?

Cette dernière option a semblé assez « naturelle » à des architectes qui s’appliquent depuis toujours à trouver des réponses précises au contexte, dans une quête constante d’intégrer des fragments existants et de tisser des liens multiples avec le paysage. Mais dans le cas présent, nous pouvons discerner une inflexion importante, une sorte de radicalisation et d’ouverture dans leur attitude contextuelle : il ne s’agit plus, comme dans leurs toutes premières réalisations, d’opérer une classification ou une hiérarchie entre la « bonne » et la « mauvaise » architecture, ou encore, comme dans certaines œuvres plus récentes, de créer une sorte d’introversion, de refus de dialogue ; il s’agit maintenant de tout prendre en compte, de ne rien exclure de la réalité qui entoure le projet.

Sans s’y référer explicitement, Galletti & Matter adhèrent à la conviction venturienne selon laquelle « l’architecte doit porter son regard sur le paysage existant et partir de lui, en le considérant d’abord sans jugement préconçu ». Cette conviction les oriente inévitablement vers un discours hybride, à la fois unitaire et fragmentaire, dont la narration, émanant des relations perceptives entre les choses, est centrée essentiellement sur des problèmes de langage architectural.

La recherche d’unité repose sur l’application de la même couleur à presque toutes les surfaces et éléments architecturaux, et sur la simplicité de la forme. Dans le bâtiment des S.I., l’exploitation des ressources plastique et morphologique ne semble pas représenter un enjeu majeur, le volume se réduisant à une simple boîte allongée qui contient les hangars et les ateliers et dont un rehaussement du côté de la route d’accès accueille les fonctions administratives. En revanche, le travail sur l’enveloppe s’avère plus sophistiqué, se différenciant selon les situations et les significations qu’on veut attribuer à chaque façade.

Les façades latérales et arrière sont revêtues d’un bardage en tôle métallique, matériau employé aussi dans l’une des halles industrielles attenantes. L’expression architecturale des deux bâtiments n’est pourtant pas la même : dans les S.I., l’utilisation d’une tôle micro perforée crée une vibration de surface accentuée encore par la vue, en filigrane, d’un jeu de plaques d’isolation aux couleurs différentes, situées en deuxième plan. L’effet final est celui d’un moirage qui engendre des perceptions toujours changeantes et qui force à la concentration du regard.

Ce sentiment un peu énigmatique tranche avec l’apparente franchise de la façade sur rue, caractérisée au prime abord par deux qualités qui renforcent sa représentativité : d’une part la frontalité, l’élévation étant traitée comme un plan unique, dissociée du reste du bâtiment : d’autre part, la verticalité, induite par le rythme resserré de meneaux qui encadrent les pans vitrés et qui renforcent l’effet de hiérarchie et d’élancement du bâti.

De cette vue frontale, on dérive aisément vers une perception oblique qui génère un effet de tout autre nature, à la fois saisissant et dynamique. Accédant au souhait du maître d’ouvrage (qui apprécie tout particulièrement les bâtiments munis de grands pans de verre réfléchissants), les architectes ont en effet décidé de travailler avec des verres en « miroir », malgré leur connotation commerciale et souvent peu esthétique.

Tirer parti du potentiel de réflexion de ce matériau revient à imaginer des dispositifs innovants, et les a donc amenés à adopter un principe de fragmentation des pans vitrés en unités distinctes, inclinées de façon alternée. Cette mise en œuvre particulière confère immédiatement une plasticité aux meneaux dont l’image apparaît maintenant découpée en portions obliques et contrastées ; de même, elle engendre tout un jeu de regards qui, partant de la décomposition du réel, crée un espace imaginaire, multiple et complexe, constitué par l’association inédite de fragments divers. En effet, ces verres inclinés recomposent l’environnement avec des résultats surprenants, les vues partielles des crêtes du Jura, d’une ferme ou d’un champ agricole côtoyant celle d’une fraction de poteau de signalétique routière ou d’une portion de bardage métallique – une mosaïque d’images encadrées qui nous dévoilent, de façon suggestive, l’hétérogénéité des paysages périphériques.

Effets, reflets, miroitements, moirages font ainsi partie intégrante des qualités essentielles de cet objet architectural et constituent la condition nécessaire d’un langage architectural qui essaie d’attester que le bâtiment des S.I. est un peu comme les autres bâtiments industriels mais pas complètement…

Aus der Ausgabe 05-2008

 


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